Nous avons besoin d’un réseau d’électricité est-ouest qu’il soit ou non qualifié de « grand projet »

Par Francis Bradley

Cet article d'opinion a paru dans l'édition du Financial Post du 16 février 2026.

Au cours des prochaines semaines, le gouvernement fédéral révélera sa stratégie pour doubler la taille du réseau électrique canadien. Mieux exploiter les liens est-ouest existants sera prioritaire. En fait, cela se fait déjà, car les provinces s’efforcent de mieux coordonner le commerce de l’électricité entre elles. L’Ontario a une longueur d’avance avec une initiative visant à planifier, à échanger de l’information et à mobiliser le gouvernement fédéral pour bonifier le transport d’électricité.

Mais en réalité, il existe déjà des liens électriques est-ouest. En principe, on pourrait produire des électrons à Churchill Falls (T.-N.-L) et les transporter jusqu’à White Rock (C.-B.). Mais arrivés à destination, ces électrons seraient probablement affaiblis et donc inutiles.

Un peu de contexte. Lorsque les fournisseurs d’électricité canadiens bâtissaient le réseau d’électricité au 20e siècle, ils étaient contraints par des considérations géographiques et économiques. Les provinces riches en hydroélectricité, comme la Colombie-Britannique, le Manitoba et la Québec, se trouvaient plus près de grands marchés d’électricité américains en pleine croissance que de leurs provinces voisines. Et ces voisins du sud nantis étaient disposés à payer leur électricité beaucoup plus chère. Aussi le transport d’électricité nord-sud a-t-il été privilégié à l’époque.

Mais les choses sont en train de changer. Avec la réélection de Donald Trump et l’éventuelle pérennité des droits de douane, les liens est-ouest sortent de l’ombre. Parallèlement, la demande canadienne en électricité devrait monter en flèche vu le nombre croissant de gros clients, l’électrification qui se poursuit et le développement économique qui bat son plein d’un littoral à l’autre.

Comment faire, donc, pour que le système d’électricité soit capable de transporter d’un bout à l’autre du pays des électrons qui seront encore énergisés à leur arrivée?

D’abord, nous pouvons utiliser les liens existants, des interconnexions qui permettent le partage d’électricité entre deux systèmes ou plus. Déjà, l’Ontario et le Québec sont liés de cette manière : l’Ontario envoie de l’électricité au Québec l’hiver, et le Québec fait l’inverse l’été.

En fait, chaque province est déjà reliée à ses voisines par des interconnexions électriques. Mais l’usage qui en est fait varie selon l’intégrité des lignes de transport, la structure des marchés et les contrats de longue durée conclus avec des États américains.

La seule interconnexion interprovinciale utilisée au maximum de sa capacité est celle qui relie le Québec et Terre-Neuve-et-Labrador. Depuis trois ans, elle est exploitée à 99 %. Dans l’Ouest canadien, en revanche, plusieurs interconnexions sont sous-exploitées. L’état de la ligne entre l’Alberta et la Saskatchewan impose des limites à son utilisation. Et dans l’est du pays, des besoins croissants ont poussé la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick à bâtir une nouvelle interconnexion qui entrera en fonction en 2028.

Électricité Canada a récemment confié à Deloitte le projet d’évaluer l’utilisation actuelle des interconnexions entre les provinces et d’examiner les prévisions provinciales de la demande en électricité jusqu’en 2040. Son rapport montre qu’on pourrait mieux exploiter plusieurs interconnexions, ce qui nous éviterait de bâtir de nouvelles infrastructures.

Si on améliorait les interconnexions existantes, les échanges interrégionaux d’électricité s’en trouveraient rehaussés sans que tout un réseau électrique est-ouest soit nécessaire. Prenons le cas d’une province comme le Manitoba. Elle dispose d’importantes ressources hydroélectriques, mais elle voit augmenter sa demande en électricité et risque de subir des pénuries d’électricité parce que ses nouvelles capacités sont limitées. La solution? Échanger de l’électricité avec ses provinces voisines.

Améliorer les interconnexions est-ouest ne correspond pas nécessairement aux grands projets qui dominent actuellement les débats politiques. Il suffirait de remettre en état ou de développer des infrastructures existantes. Ce genre de projet n’est peut-être pas digne du Bureau des grands projets fédéral. Mais ces interconnexions demeurent importantes et pourraient entrainer des retombées majeures pour le système d’électricité du pays. Les décideurs et les organismes de réglementation doivent donc leur porter une attention immédiate, même si leur profil n’est pas aussi reluisant que celui d’autres initiatives.

La NERC (North American Electric Reliability Corporation) veille à la santé du système d’électricité continental. Selon un de ses rapports récents, aujourd’hui, les réseaux électriques ne sont pas assez souples pour approvisionner plusieurs provinces pendant des températures hivernales extrêmes ou une sécheresse prolongée. Nous avons besoin d’une nouvelle capacité de transport d’électricité pouvant se chiffrer jusqu’à 14 gigawatts.

Pour nous approcher du but, nous pouvons accroître les capacités des interconnexions est-ouest existantes. Si construire un réseau d’électricité est-ouest est prioritaire, c’est par ce genre d’initiative que nous devons commencer.

Francis Bradley est président-directeur général d’Électricité Canada.